Stéphane Barsacq
De l’univers visible et invisible
Le passeur éditeur, 2026, p.172.
L’œuvre de Marjolaine Pigeon est dense, aérée, liquide. On y trouve une unité qui va au-delà des traits, des teintes et des couleurs, au-delà des thèmes : une unité de la vision qui est le propre de cette artiste, capable de démoder ceux qui conçoivent sans peindre. On saisit un monde qui, derrière des angoisses remontées du plus profond, comme un cadavre que rien ni personne ne peut noyer, est la révélation d’une tendresse en acte avec un je-ne-sais-quoi qui confond les éléments, dans un écoulement – la pluie et la mer sont en présence – où tout se tient, et est purifié. (…) Je cite Salah Stétié : « Marjolaine Pigeon a des doigts de fée. D’une fée qui dessine et grave. Cela donne des parfois des lignes impalpables, des noces diaphanes entre le clair et l’obscur. » Marjolaine Pigeon appartient à cette école d’artistes qui visent le cœur de l’émotion, et s’appliquent au gré de leurs visions à recomposer un ordre composé d’entrevisions.
Entretien avec Anne-Claire de Poulpiquet
dans le cadre des Nuits de la lecture 2025
exposition Ouvrir les failles, Espace Andrée Chedid, Issy-les-Moulineaux
Pierrick de Chermont
Le mystère de la présence
Article paru dans la revue Possibles n°32, juin 2024
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Visage. Me voici en face du tableau. Il me regarde bien plus que je le regarde. Je me souviens avoir parcouru la succession de tableaux qui aboutit à ce motif du visage. Au départ un centre au milieu d’un aplat de couleurs, puis un grossissement et apparaît un funambule entre deux tours ; et le pinceau s’approche à nouveau et s’arrête sur le visage qui surgit, le visage qui est celui du peintre. L’inouï de cette série tient justement à ce qu’on oublie (on n’imagine pas) qu’il s’agisse d’un autoportrait tant la peintre est parvenue à s’oublier elle-même. Ce qu’elle peint ce n’est pas elle-même, c’est le visage qu’elle porte, j’oserai dire son âme et non pas pour en montrer ce qu’il a de propre, mais pour révéler ce qui la caractérise en tant qu’âme. Il y a le feu dévorant des yeux, une forme de certitude existentielle : qui pourrait croire ce visage conscient de sa mortalité ? On dirait même l’inverse : voici un visage qui ignore ce que signifie la mortalité. Depuis ce tableau, il m’est arrivé dans mes rencontres d’imaginer un pareil visage derrière celui qui me faisait face. Ou encore, de supposer que le végétal ou le minéral voyaient l’homme avec ce visage où se rassemblent le sérieux de l’enfance, l’inappaisement, la confiance, la grandeur, le tragique, la fragilité suprême. Il m’est arrivé d’aller me coucher en regardant une dernière fois ce tableau pour me dire : « Je suis cet existant ».
Barbara Polla (Galerie Analix Forever)
Visites d’atelier, la vie hors du temps
Article paru sur le blog de Barbara Polla, 2023
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(…) Marjolaine dessine la préciosité de chaque instant, d’un geste, d’une émotion, dans un corps à corps avec le monde qui la dépasse. Avec des pastels secs, avec une plume, avec ses doigts. Une silhouette de Giacometti avoisine un arbre bleu, nu dans la tempête. « Je peux traverser toutes les tempêtes », rêve l’artiste. Pour elle, l’intégrité prime. Ses plus belles expositions adviennent dans des recueils de poésie. Tout est enchevêtré, indissociable. La création est accueil et retrait.
Dans ses cartables, je découvre des merveilles. Des « cœurs du corps », comme dirait Rachel Labastie pour nommer ses vulves de terre sèche. Ici, les cœurs du corps sont lumineux, vibrants, ils semblent venus de la nuit des temps, traversés parfois par la foudre. (…)
Artist Talk
Présentation, en direct de l’atelier
Janvier 2023
Jeanne Gatard
Exposition Jean-Marc Pigeon – Marjolaine Pigeon
Le temps du regard
Hôpital Paul Brousse, Villejuif, 2022
Du temps et des vagues, bois flottés polis par le ressac,
venus de la mer, il fait des reliquaires de mer.
Architecte, il construit des hôpitaux.
Le père et la fille marchent sur les sables
y prennent le sacré de la lumière.
Peintre, elle connaît l’urgence des couleurs des mers
la déchirure de l’horizon qui donne et reprend le soleil.
Hélène Fresnel
Exposition Toute chose au monde m’est nouvelle. 2018
Ile d’Yeu.
Il existe des mains de passeurs singulières. Des artistes-poumons du recueillement et de l’offrande. Des bateliers de l’essentiel. Marjolaine Pigeon propose ici une exposition aux techniques multiformes, et nous allons à ses côtés du papier aux vidéos, de la couleur au noir et blanc, de la figure à l’abstrait, comme de terres en terres ou de naissances en naissances. Elle révèle toute chose comme une nouvelle, une information indispensable à donner, un pur étonnement à célébrer. (…)
Hélène Fresnel
Réfléxion sur Espace désertique XI
gouache et encre sur papier, 26 x 18 cm, 2011
Six traits passent.
Six traits délicats, sensibles. La main de l’artiste, en amont, se devine, qui les inscrit sur la page, avance, et se laisse aller à l’ondulation. L’encre apporte une matière autre sur le fond de gouache. Pour quel encrage, pour quel ancrage ? On pense à la mer, guidés par ces formes de vagues, étrangement maritimes sur le papier du ciel. On pense à l’écriture, aussi, comme si Marjolaine Pigeon représentait une signature d’humain, pour marquer, et faire remarquer, la beauté du désert bleu. L’artiste rejoint alors l’ambition d’Yves Klein lorsqu’il rêve de signer le ciel (…)
Bernadette Engel-Roux
Exposition À ciel ouvert, Paris, 2011
Silencieusement, comme se déplie la fleur, s’élance l’arbre, s’enivre l’oiseau, s’embrase l’étoile, s’exalte l’enfant, s’approfondit l’espace, ainsi s’ouvre le cœur aux vibrations de la présence.
Silencieuse la main, de l’encre à l’huile, du papier à la toile, qui figure l’ouverture infinie. Ouvert est l’espace de Marjolaine Pigeon, poreux, vibrant, éclairé. Ouvert cet espace où est saisi l’instant tremblé de l’expérience exaltante, profonde, grave, où l’oiseau traverse le cœur embrasé de l’étoile, où l’enfant, prêt au bond, atteint la frange lumineuse du domaine, ou le cœur assemblé s’ouvre au don sans limite, où le voile offre en transparence la troublante certitude de la lumière.
Que s’ouvre notre regard à cette contemplation.
Jeanna Gatard
au sujet de la série Soleils, 2015
Soleils
Le soleil jaune, aussi lumineux que le fin crâne rayonnant, matrice originelle, première palpitation d’un être.
Le soleil vert à faire grandir le jour si vaste qu’il fusionne à s’y perdre.
Le rayon vert épandu, d’une modulation de vert et de rose telle que l’on ne sait si elle nous vient de Masaccio ou du Véronèse de l’orgue de Saint Alvize, aux vibrations si infimes qu’elles ouvrent un chant infini.
Sur le Pont Royal le soleil blanc cerclé d’un blanc au-delà du blanc, tel qu’il traverse et vient au-devant des branches des arbres froids.
Le soleil rouge sur le Pont-Neuf, le Bengladesh d’ici venant au-dedans.
Du soleil reste la lumière où l’on se fond, comme si nous venions d’une graine de soleil qui éclate, s’épand, se dilate dans l’espace.
Du soleil, Marjolaine Pigeon peint le germe, l’instant jubilant de lumière d’un regard intérieur. Elle transmet une lumière qui peu à peu vient en nous. Une peinture infiniment subtile du peu, du plein, du soleil bleu du ciel. La couleur arrache la paix.
Maxime Deurbergue
Revue Conférence n°24
Printemps 2007
(…) Trop habitué, peut-être, à ce flamboiement sourd des retables dans la pénombre des églises, à leur tranquille permanence, je suis parfois resté songeur devant ce volatile papier japon des Ciels et des Vies, si fragile en vérité que j’avais du mal à croire qu’il ait subi l’étreinte de la presse ou bu l’huile comme une encre. Léger papier japon, si peu fait, à l’évidence, pour traverser les siècles ! Pourtant j’entends encore Marjolaine, fière d’une exposition où ses huiles bruissaient de courants d’air : se peut-il que le vent, avec le consentement du peintre, vienne habiter l’œuvre d’art, souffler à travers elle et murmurer, la tournant comme une page, que les instants qu’elle fige sont passibles, loin de l’éternité — de simples prodiges d’équilibre, de brèves hésitations dans la bascule du temps ? (…)
Jean Manuel Bonet
Catalogue d’exposition
Casa Velazquez, 2005
Marjolaine Pigeon, ou le silence.
Ses dessins comme ses gravures nous signalent ce que nous savons au moins depuis Giacometti : dans ces domaines, le blanc du papier est aussi important que la ligne. C’est de ce blanc qu’émergent – Emergence, résurgences : ce titre d’Henri Michaux m’a toujours tellement plu – les mouvements, les traits, les signes qui du tumulte du monde ont été choisis par l’artiste pour ses entrevisions.
Avec très peu d’éléments et beaucoup de travail de gomme, Marjolaine Pigeon, formée à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs, sait évoquer dans ses carnets de voyage à la japonaise, dont certains mériteraient d’être édités sous forme de fac-similés, le vol d’un oiseau s’ouvrant un chemin dans les airs, le vent sur la meseta castillane qui entoure Madrid, un horizon marin, le marbre de Venise barbotant dans l’eau, une vue panoramique des quais de New York avec ses mouettes survolant les navires et les gratte-ciel, des visages, encore des visages …
Salah Stétié
Catalogue de l’exposition à l’Institut français de Séville, 2004
Histoire d’air
Marjolaine Pigeon a des doigts de fées. D’une fée qui dessine et qui grave. Cela donne des lignes, parfois impalpables, des noces diaphanes entre le clair et l’obscur.
Les objets saisis au piège de ces lignes et de ces espaces comme immatériels ne sont là, surpris par notre regard, que pour tenter de s’échapper aussitôt, nous laissant en frémissements ductiles et sensibles leur toile d’araignée. Ils ne sont saisis que pour mieux souligner le pouvoir qui est le leur de nous dessaisir d’eux, de nous priver de ce qui pourrait les constituer en substance, cela au profit de leur secret aérien.
Il y a de l’air dans les êtres et les choses. L’art des fées, le talent de Marjolaine Pigeon est, avec une décision ardente et douce, de rendre visible le fil d’air qui nous tient.